Aujourd’hui pour demain, notre objectif supérieur commun est clairement de rechercher comment préparer le cadre et les conditions de la vie de nos concitoyens des temps prochains , alors que, n’ayant pas voulu raisonner autrement que par agrégation à l’existant pendant des décennies, on n’a conçu quasiment que des banlieues autour des villes qui se développaient et négligé de plus en plus les secteurs du territoire qui déclinaient mais donnaient l’impression de rester accessibles aux budgets moyens même si les emplois , l’éducation et l’avenir des enfants étaient ailleurs. Sans trop le savoir, peut-être, le mouvement des ‘gilets jaunes’ ne dit pas autre chose et leur incompréhension est amplifiée par l’absence d’alternatives. Il faut se décider aujourd’hui à innover. La part de cette innovation qui nous revient, ne peut plus se satisfaire des simplismes d’un urbanisme réglementaire essentiellement foncier, formaliste et fonctionnel établi le plus souvent à l’échelle territoriale des communes alors que, au service du plus grand nombre de nos concitoyens, il s’agit d’appuyer l’agilité du progrès sur le dynamisme et l’influence directe de 13 ou 14 métropoles … que, soit dit en passant, nous avons la chance d’avoir laissé se développer.
Tout notre sujet doit être centré sur la nécessité ou le souhait de faire repartir collectivement nos travaux à tous sur le projet d’organiser sur le sol dans toute la France, la perspective renouvelée d’un art de vivre en commun, conçu partiellement au moins à une bien plus grande échelle que celle pratiquée aujourd’hui par les institutions locales mais conçu avec elles et leurs populations, varié dans sa forme et dans ses statuts de propriété ou d’occupation, mais ayant comme dénominateurs explicites la présence de l’emploi, les valeurs de la culture et de la nature et les contradictions du présent. Pour y réussir avec les moyens qu’on a, il nous faut intégrer pêle-mêle le fait que la concentration urbaine à des sens positifs qu’on comprend à nouveau aujourd’hui mais qui n’exigent pourtant pas de vivre les uns sur les autres, ainsi que tous les autres attendus dont la société française a soif : la mixité sociale impérative, la convivialité, l’offre d’espace et l’offre de logement où et par qui ils sont attendus, et corrélativement, l’identité des personnes et leurs synergies dans un même lieu de solidarités et de péréquations, l’ordre social, la performance économique des lieux et des milieux qui aimante les plus ambitieux et les nécessiteux, et enfin, last but not least, l’environnement dont les rythmes d’encaissement sont incompatibles avec ceux de l’incroyable explosion démographique du monde et la frugalité qu’elle imposera en corollaire.
Tout notre sujet d’aujourd’hui pour demain passe par cet énorme effort collectif d’intelligence que nous devons faire, parce qu’il s’agit surtout de savoir envisager de CHANGER NOS MOEURS . Nos mœurs, et donc, nos institutions sur les territoires imbriqués qu’elles devront gouverner, la pratique démocratique préalable et plus à postériori avec les populations, et l’imbrication de nos savoirs professionnels.
J’emploie le terme de « mœurs » à dessein, au sens du fameux « Rapport Boissonnat » du Commissariat Général au Plan qui mentionnait déjà en 1995 en substance, que « à vouloir suivre le monde et la mondialisation sans changer nos mœurs, la société française s’épuise ! pour poursuivre « … Elle ne parvient pas à organiser la (ré-)conciliation entre l’économique et le social ( et j’ajouterais : entre l’individuel et le commun) … Et La Politique est toujours sur la défensive. »
Or La Ville, au sens des différents contenus dont dépend la qualité de la vie des citoyens où qu’ils habitent, conditionne dorénavant La Civilisation tout entière, en France comme ailleurs quasi-partout dès maintenant. Chacun doit profiter à sa manière de l’élan de civilisation qui s’y intensifie. Sinon l’explosion sociale et les fragilités idéologiques ou religieuses en seront décuplées en rien de temps ; il n’y a que la République de Chine qui s’autorise encore aujourd’hui d’avoir deux citoyennetés différentes pour les 450 millions d’urbains et les 850 autres millions de sa population.
Dans la question urbaine il s’agit de faire vivre chacun-ensemble (c’est-à-dire de co-habiter avec les autres tout en restant de plus en plus lui-même) et de faire progresser tous, au sens de l’élévation des références intellectuelles et des productions de toute la Nation, partout et « à sa main ». La meilleure manière de le faire est de respecter pour l’urbanisme et l’architecture au moins, les exigences du « temps démocratique » (pour reprendre la formule de Paul Chemetov dans son dernier livre) dans lequel nous sommes parvenus. Après mon expérience de milliers de réunions publiques dans les communes et les quartiers, ce « temps démocratique » devrait se décliner à la fois par l’accès à la contribution du plus grand nombre des citoyens très tôt dans la formulation des analyses et le choix des options d’avenir, et par la préparation spécifique et l’augmentation du nombre et des qualités de professionnels impliqués . Qu’on ne nous dise pas que cela prendra un temps et des coûts énormes dont on ne dispose pas, cela remplacera la partie des milliers et milliers d’heures d’arguments et de solutions englouties sans témoins dans les équipes des concours, en secret soit disant pour le respect de la concurrence entre elles. Quant à l’arbitrage final de projets et des actions vers l’avenir qui auraient été aussi bien préparées en des processus riches et pédagogiques dits « de participation » dans nos mœurs actuelles, il ne devrait plus continuer à pouvoir être délégué comme aujourd’hui en fin de processus à l’ interprétation et aux rebondissements sans délai de procédures judiciaires en excès. C’est d’ailleurs cet épouvantail qui fait partir souvent la conception de l’avenir à l’envers et qui entraînent souvent aujourd’hui la tromperie et la dissimulation au lieu de l’œuvre négociée en commun pour éviter son abandon par explosion des délais.
C’est en ce sens qu’avec Jean Boissonnat je parle de changer nos mœurs.
De quelles moeurs s’agit-il ? Deux exemples qui nous concernent au premier chef :

Le premier . Par exemple : Ne pas poursuivre dans l’application de la Loi Deferre de 1982 qui fixait le territoire de réflexion avant de définir les conditions (territoriales, relationnelles, d’effet d’échelle, de patrimoine, de visibilité, etc..) fertiles pour l’avenir des habitants et de leur vie en communauté . Au contraire, définir pour longtemps des territoires assez correlés et diversifiés où les forces humaines présentes, pourraient d’une manière ou d’une autre déterminer leur avenir commun, à l’échelle des enjeux de progrès individuels et de réussite collective et, ce, dans les délais pourtant hyper-réduits dorénavant par les exigences de réaction qu’impose l’hyper-compétition, corollaire de la mondialisation. Derrière un tel raisonnement se profile tout l’enjeu du rayonnement des treize ou quatorze métropoles françaises et de leur complémentarité à réinventer avec des populations nombreuses pas obligatoirement regroupées dans la grande ville-centre et ses anciennes banlieues mais, au contraire souvent bien loin, là où les gens se sont identifiés et habitent, et avec des activités et des richesses naturelles à mettre en valeur à la même échelle.
Le second. Par exemple toujours : Redistribuer les périmètres professionnels pour accélérer rapidement leurs capacités à se retrouver sur des champs communs et éviter les « chasse-gardées » inefficaces dans les nouvelles configurations des désirs d’une société plus humaine et plus « conversationnelle » en face de systèmes internationaux exclusivement arbitrés par l’efficacité économique. Sans pour autant avoir su s’organiser aux échelles requises dorénavant par les ambitions, la formation et la visibilité internationale. C’est notamment vrai pour l’Architecture, arc-boutée sur l’objet -qu’il faut certes avoir l’art de concevoir et de réaliser- quand, dans la civilisation urbaine d’aujourd’hui l’individu est quasiment social d’abord, et l’objet architectural quasiment l’instrument de sous-ensembles de conception et de gestion : l’ordre urbain, les milieux naturels, les besoins ou les structures éphémères, la mobilité des personnes tout autant que leur patrimoine, etc …
Sachons nous employer à réfléchir en commun avec d’autres puis à changer nos mœurs à chacune des limites de leurs voisinages, et nous cesserons de nous épuiser à s’empêcher de changer, alors que c’est intéressant et utile.

Charles LAMBERT
Membre de l’Académie d’d’Architecture
Membre d’honneur : du Royal Town Planning Institue de Grande Bretagne, de l’Organisation mondiale des urbanistes ISOCARP et de la Société Française des Urbanistes, Grand Prix européen de l’Urbanisme 1991